Trudeau Justin 2

Il a un sourire ravageur et une femme charmante. Depuis novembre 2015, le Premier ministre canadien utilise son image pour imposer au pays sa religion, le multiculturalisme.

À ce moment-là, Justin Trudeau n’était encore personne. Un simple député libéral au patronyme trop lourd pour lui, celui de son père, Pierre Elliott Trudeau, Premier ministre canadien pendant plus de quinze ans. En montant sur le ring, le soir du 31 mars 2012, pour un combat de boxe caritatif, il entre dans la lumière. Dans le coin opposé, le sénateur conservateur Patrick Brazeau, ceinture noire de karaté. Le massacre est assuré, les bookmakers donnent Trudeau à 5 contre 1. Le commentateur anglophone se gausse : « Il sautille comme ma fille de 4 ans ! » Lui ne semble pas inquiet. La cloche retentit, Brazeau se jette sur lui. Il cherche le K.-O. Mais son adversaire lui résiste. Trudeau esquive, feinte, réplique. Au début du troisième round, il prend le dessus et assène de violentes droites au karatéka. Celui-ci est en sang, l’arbitre arrête le combat. Il lève le bras.

« Il est devenu un homme ! », lance le commentateur. C’est ça, Justin Trudeau. Celui qui a compris qu’en politique, il s’agit de moins en moins d’idées, et de plus en plus de spectacle. Sa femme, ravissante, se jette dans ses bras, sa mère est en larmes, le tableau est parfait. En quatre ans au Parlement, il n’a jamais présenté le moindre projet de loi. Tout juste se faisait-il remarquer en traitant le ministre de l’Environnement de « petite merde », en pleine séance. Un combat de boxe plus tard, il a prouvé qu’il est capable de se faire respecter. Ce coup d’éclat le mènera, en seulement trois ans, à la tête du Parti libéral, puis au poste de Premier ministre. Son adversaire est humilié. Lâché par son parti quelques mois plus tard pour avoir été arrêté en possession de drogue, il est aujourd’hui gérant d’un bar à danseuses.

L’ascension irrésistible du “fils de”

Depuis le début de sa carrière politique, Trudeau manipule son reflet avec virtuosité. « L’image est là, la cravate est à la bonne place, les cheveux sont bien placés, le sourire est là, mais c’est tout », tançait Vivian Barbot, son opposante aux élections fédérales de 2008. Elle tapait dans le mille. Mais ce qu’elle avait négligé, c’est qu’il n’aurait pas besoin d’autre chose que d’un sourire ravageur et de quelques mains serrées pour ravir au bloc québécois le fief indépendantiste de Papineau, ce quartier de Montréal où les libéraux sont honnis.

Les conservateurs font la même erreur lors des élections fédérales de 2015. Épuisés par dix ans de pouvoir sans partage, ils se frottent les mains après l’effondrement, pendant la campagne, du Nouveau Parti démocratique. Mais ils ne voient pas venir le Parti libéral de Trudeau Jr. On moque une simple image marketing et un fils à papa. Bob Rae lui-même, ancien leader du parti, souffle que le rejeton « n’a pas inventé la poudre ». Ces attaques, le chef des libéraux sait les retourner contre ses détracteurs. Il n’a pas d’expérience politique ? Il met en avant son profil atypique. Avant d’être élu, n’a-t-il pas été, successivement, professeur de snow-board, acteur dans une série télévisée, faux strip-teaseur dans une publicité, barman, videur, professeur de français et de théâtre ? “Fils de”, il a grandi au 24, promenade Sussex à Ottawa, la résidence des Premiers ministres. En 1972, lors d’une visite diplomatique, le président Nixon portait un toast au petit garçon : « Au futur Premier ministre canadien ! » Prémonitoire.

Trudeau est né sous les projecteurs. Habitué à la vie publique, il sait en gérer les aléas. Comme son père, lorsqu’il balayait d’un revers de la main les questions sur son épouse, Margaret, qui quittait régulièrement la résidence pour vivre ses romances avec des célébrités. Pas de quoi ébranler le fondateur de la dynastie Trudeau. Son fils aîné fait preuve, pour manier la presse, d’autant d’habilité, à laquelle il ajoute une maîtrise pointue des réseaux sociaux. Et comme son père, il met cette puissance de séduction au service de son idéologie.

Le 4 novembre 2015, il donne le ton de ce que sera son action à la tête de l’État. Tout juste élu, il nomme un nombre égal d’hommes et de femmes dans son gouvernement. On lui demande pourquoi, il répond laconiquement : « Because it’s 2015 ! » Nous sommes en 2015, le Canada doit être féministe, cela se passe de justification. C’est ce qui plaît tant aux observateurs : « Il y a chez Trudeau une adhésion décomplexée et militante à l’esprit de l’époque, explique Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur québécois. Il adhère sans exception aux préceptes de l’idéologie médiatique dominante. Sur toutes les questions liées à la diversité, il coche à chaque fois la bonne case. »

Son action est dictée par cette conviction qui l’habite : le Canada est en avance et doit montrer l’exemple au monde. Peu après son arrivée au pouvoir, il supprime la déchéance de la nationalité pour les binationaux, annonce le doublement du nombre de réfugiés syriens accueillis par le pays et lance le processus de légalisation de la marijuana. Parce qu’on est en 2015, il nomme à la Justice et à l’Intérieur des représentants des peuples premiers. Une musulmane d’origine afghane accompagne au gouvernement quatre membres de la communauté sikhe. Seize de ses ministres sont autorisés à ne pas prêter serment sur la Bible, comme c’est la tradition, et la ministre des Affaires autochtones jure avec une plume d’aigle et une motte d’herbe verte dans les mains.

Un an plus tard, un bilan famélique

Tour à tour, il récolte les louanges de la presse internationale pour son exemplaire ouverture d’esprit. « Pourquoi Trudeau est l’homme politique le plus cool de la planète », titrent en choeur les médias français. Un jour, il se déhanche sur de la musique indienne, un autre il porte un turban ou une coiffe de chef indien pour rencontrer les représentants des différentes communautés. En pleine campagne électorale, il milite vigoureusement pour autoriser une femme à prononcer son serment de citoyenneté en niqab, au nom de la défense des minorités. Même privilège pour les « membres féminins de confession musulmane » de la Gendarmerie royale du Canada, qui peuvent depuis août dernier « porter le hidjab, si elles le désirent ». « Il y a chez lui une adhésion militante à l’idéologie de la diversité, quelle qu’elle soit, poursuit le sociologue québécois. À partir de ce moment-là, ceux qui ne s’y convertissent pas avec le même enthousiasme que lui sont réactionnaires. » François Hollande lui-même fait les frais de ce prosélytisme. Le tort du président français ? Ne pas participer à la Gay Pride, comme Trudeau l’a fait le 3 juillet, ou manquer au « respect des droits et des choix des individus » pendant la polémique sur le burkini.

Un peu plus d’un an après son élection, l’état de grâce du Premier ministre pourrait cependant faire long feu. Passé la lune de miel, la superficialité de son action devient de plus en plus patente. Malgré ses discours passionnés lors de la Cop21, il ne rehausse pas les modestes objectifs de réduction de gaz à effet de serre consentis par son prédécesseur. La loi sur le renseignement, jugée liberticide, devait être amendée ? Il n’y touche pas. Porté aux nues pendant la campagne, son projet de réforme électorale s’enlise, et sa loi sur l’aide médicale à mourir est jugée inconstitutionnelle par la Cour suprême. Le 27 octobre, sa suffisance vis-à-vis du Parlement wallon est proche de faire capoter le Ceta

Pis, son vernis idéologique se craquelle pour la première fois lorsqu’il décide de respecter un contrat militaire avec l’Arabie saoudite conclu par le gouvernement précédent. Le Canada de Trudeau se transforme alors en vendeur de véhicules blindés pour un pays accusé de piétiner les droits de l’homme au Yémen. Pour 15 milliards de dollars canadiens, Ottawa abandonne ses idéaux et viole le Traité sur le commerce des armes de l’Onu. Même dans le monde de Justin Trudeau, la réalité reprend parfois ses droits.

Par Bastien Lejeune le 04/11/2016

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