Schuman

Par Jean Goychman le 20/11/2016

Si vous interrogez les gens sur la construction européenne et ceux qui passent pour avoir été ses artisans, ils vous répondront avec beaucoup de certitude qu’incontestablement Robert Schuman est le « père » de l’Europe.

Qu’en est-il exactement ? Faisons un « flash back » comme disent les cinéastes et retrouvons nous en 1944, juste avant le débarquement allié sur les cotes normandes. Incontestablement, les Etats-Unis sont devenus la première puissance internationale et ils vont peser sur l’organisation du monde de l’après-guerre.

Roosevelt, probablement soucieux d’épargner des vies américaines, n’était guerre favorable à un débarquement dans l’Europe de l’Ouest que Churchill le pressait de faire, jusqu’à la victoire de l’armée soviétique à Stalingrad en février 1943. Ce tournant de la guerre fit comprendre au président américain que rien ne pourrait désormais arrêter l’Armée Rouge avant qu’elle n’atteigne l’Atlantique, englobant ainsi toute l’Europe occidentale. Or, la puissance économique européenne avait toujours été depuis l’époque de Bismarck, la seule chose qui menaçait le leadership mondial auquel la victoire de la guerre conduisait naturellement les américains (1). L’Asie était exsangue après les invasions japonaises et les colonies européennes qui s’y trouvaient allaient retrouver leur indépendance, l’Union Soviétique avait vu sa population saignée « à blanc » et personne, jusqu’en 1943, ne doutait qu’Hitler allait régler son compte à Staline. De leur côté, l’Afrique et l’Amérique du Sud ne présentaient aucun danger économique.

La soviétisation de l’Europe aurait été une réelle catastrophe qu’il fallait à tout prix éviter, et tirer partie de l’issue de la guerre pour en prendre le contrôle. Une occupation militaire afin d’établir une colonisation n’étant guère envisageable, il fallait procéder autrement. De Gaulle, que Roosevelt détestait cordialement, avait perçu immédiatement le danger. Lorsqu’il apprit que les américains étaient en train d’imprimer des dollars portant le sigle AMGOT (2) il passa rapidement à l’action pour prendre les américains de vitesse, amenant ainsi l’échec de cette première tentative de prise de contrôle de la monnaie française.

La prise de contrôle de l’Europe occidentale se fit autrement. Les accords de Yalta avaient délimité la frontière entre l’Est et l’Ouest et il fallait donc, pour s’opposer au bloc de l’Est, créer maintenant un bloc de l’Ouest, naturellement sous influence américaine.

C’est alors que Jean Monnet est entré en scène. Voici ce que le site Wikipédia dit de lui :

« fonctionnaire international français, agent d’influence au service des Alliés durant la Seconde Guerre mondiale, un des artisans de la planification française au moment de la reconstruction, et un des principaux fondateurs de l’Union européenne. Promoteur de l’atlantisme, du libre-échange et d’une disparition des États-nations au profit d’une Europe fédérale sur le modèle des États-Unis »

De Gaulle disait de lui que c’était un « banquier américain » et avait appris à se méfier de lui (3) et surtout de sa proximité avec Roosevelt. Cependant, Monnet ne pouvait agir seul. En 1950, alors qu’il était commissaire au plan du gouvernement Bidault, un de ses amis, Robert Schuman, occupait le poste de ministre des affaires étrangères. Né allemand par sa famille et passant son enfance au Luxembourg, et, réformé en 1908, il est néanmoins incorporé dans l’armée allemande en 1914. Député de la Moselle depuis 1919 en vertu du rattachement de la Lorraine à la France, il siège sans discontinuer à l’Assemblée Nationale jusqu’au 10 juillet 1940, date à laquelle il vote les pleins pouvoirs à Pétain. Vous me direz, il n’a pas été le seul. Mais rien ne l’obligeait à faire une telle démarche. Il faisait partie du gouvernement de Paul Reynaud et il devait s’abstenir. C’est donc qu’il avait sa propre conviction (3) et que c’est en accord avec celle-ci qu’il a été nommé sous-secrétaire d’Etat aux réfugiés par Pétain. Cela lui vaudra à la Libération d’être frappé d’indignité nationale et d’inéligibilité.

C’est donc à lui, en tant que ministre des Affaires Etrangères,  que Jean Monnet fit appel pour qu’il agisse dans ce futur projet européen et lui fournit en particulier l’idée de créer une Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (matériaux stratégiques s’il en est) entre la France et L’Allemagne. Ce sera le discours du 9 mai 1950, dont on sait aujourd’hui qu’il a directement été inspiré par le secrétaire d’Etat américain Dean Acheson (4)

Considéré comme le discours fondateur de l’Europe actuelle, le texte lu par Robert Schuman et qui s’en est, de fait, attribué la paternité arrivait à point nommé car les relations diplomatiques entre l’Allemagne et la France s’étaient tendues en raison du problème posé par le rattachement de la Sarre. Homme de peu d’imagination mais obéissant, il avait, en quelque sorte, sauté sur l’occasion, poussé par Jean Monnet, qui était l’auteur du mémorandum que Schuman s’était approprié.

La suite est connue. La CECA, mise en œuvre pour 50 ans par le Traité de Paris de 1951 fut entrainée dans sa perte par l’échec de la CED (Communauté Européenne de Défense) qui devait naître du Traité de Paris de 1952. La CED répondait de fait à une forte demande des Etats-Unis qui souhaitaient un réarmement de l’Allemagne fédérale car ils craignaient que celle-ci se tourne vers l’URSS pour obtenir sa réunification (5) Le refus en 1954 du Parlement français de sa ratification envoya la CED dans les oubliettes de l’Histoire.

Ainsi donc, le rôle joué par Robert Schuman fut plus symbolique qu’efficace dans la construction européenne et fut celui du paravent du Département d’Etat américain. Il ne reste finalement de lui aujourd’hui que les pointillés de nos carnets de chèques (6) qui, suffisamment agrandis, reproduisent le fameux texte réputé fondateur de l’Europe. Il en est ainsi de certaines de ces légendes qui, à force d’être invoquées, finissent par revêtir l’apparence de la Vérité.

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Monnet#L.27antagonisme_entre_de_Gaulle_et_Monnet

(2) AMGOT signifie American Military Government for Occupied Territories

(3)  https://www.upr.fr/dossiers-de-fond/la-face-cachee-de-robert-schuman

(4) http://www.cvce.eu/obj/lettre_de_dean_acheson_a_robert_schuman_30_octobre_1949-fr-1ed46c5d-fddc-49b6-a2ce-0e29c0f2165f.html

(5)  http://www.eclairement.com/De-la-CECA-a-la-CEE-1951-1957

(6)jgarticleimage

Gilbert Collard