Etat islamique Syrie

Frapper les djihadistes au portefeuille pour mieux les faire tomber, un peu à la manière des barons de la drogue ou des «figures» de la prohibition d'antan. Terriblement efficace, l'attaque de l'islam radical et de ses réseaux sous l'angle financier est devenue l'un des points forts de l'antiterrorisme. Depuis 2008, un groupe entier de la Brigade criminelle travaillesur cette matière sensible et donne des résultats. Venant en appui des sections antiterroristes dès le stade des perquisitions, ces spécialistes de l'escroquerie, des abus de confiance de la banqueroute ou encore des abus de biens sociaux passent au peigne très fin les facturettes, les mandats, les bilans comptables et autres copies de chèques. Objectif: utiliser toutes les techniques d'enquêtes pour trouver du renseignement.

«Quand un individu rejoint une filière, il coupe son téléphone, achète des billets et vide son compte car, dans son esprit, il s'agit d'un départ sans retour», témoigne Stéphane, chef du groupe financier dont le maître mot est: «suivre l'argent». Les fils sont d'autant plus intéressants à tirer depuis la France que Daech est devenu exsangue.

«En pleine déroute dans les zones de combat, l'État islamique n'a plus de revenus propres depuis qu'il a perdu la main sur le commerce du coton et du pétrole, décrypte ce policier en col blanc. L'organisation ne peut donc plus rétribuer ses combattants comme avant alors que ceux-ci doivent payer toujours leurs logements, leur nourriture et même leur équipement. Les familles et les entourages restés en France sont donc sollicités pour faire acheminer de l'argent frais.»

Les policiers ont débusqué des escroqueries à la vente par correspondance, des kits permettant de fabriquer de faux dossiers de crédit à la consommation, un peu à la manière d'Amedy Coulibaly, le tueur de l'Hyper Cacher, qui avait financé l'achat de son arsenal en montant un dossier chez Cofidis. À la faveur de recherches plus poussées, ils se sont aussi aperçus qu'environ 20 % des combattants français identifiés sur zone continuaient à recevoir des allocations sociales. «Munis de leurs cartes avec photos, des parents percevaient les fonds venant de Pôle emploi ou de la caisse d'allocation familiale avant de les envoyer par mandat en direction des zones de combats via la Turquie notamment», note Stéphane.

Un réseau international de collecteur de fonds

Selon nos informations, 420 virements frauduleux ont été mis au jour en 2016. Explorant le filon financier, le groupe spécialisé de la Brigade criminelle a débusqué une tentaculaire affaire internationale decollecteurs de fonds servant à financer l'État islamique. Devant l'ampleur du dossier, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), de la Sous-direction antiterroriste (Sdat), de l'Office central en charge de la grande délinquance financière (Ocrgdf) mais aussi d'Europol ont été aussi sollicités. Agissant dans le cadre d'une enquête préliminaire ouverte depuis novembre 2015, les policiers ont identifié pas moins de 210 collecteurs turcs mais aussi libanais.

Au total, letrafic porterait sur un montant global plus de 2 millions d'euros, dont 500.000 euros seraient partis de France entre mi-2012 et mi-2017. Selon un dernier pointage, 190 expéditeurs français ont été identifiés. Depuis lors, l'Europe s'est organisée pour donner l'alerte en cas de transfert de fonds suspects. Pour les aides indûment obtenues, lespoliciers ont fait en sorte de couper le robinet en communiquant aux organismes sociaux abusés le nom des bénéficiaires ayant disparu du territoire national. Plus que jamais, ils pensent que le trépas de Daech passera aussi par l'organisation de son asphyxie financière.

Par Christophe Cornevin le 25/10/2017

Le Figaro