Tracteur Manif

Tribune libre de Kevin Bossuet, professeur d'histoire, le 26/02/2018

Il y a quelques semaines, c’est un véritable drame qui s’est emparé d’une famille de Saint-Brieuc-de-Mauron dans le Morbihan. En effet, l’un de ses membres, Guénaël, âgé seulement de 46 ans, a été découvert sans vie par sa femme. La cause du décès n’est pas accidentelle mais fait suite à un rendez-vous qui a eu lieu quelques jours auparavant à la MSA (Mutualité sociale agricole) et qui s’est très mal passé. Effectivement, Guénaël, qui avait pourtant une véritable passion pour son métier, a finalement décidé de mettre fin à ses jours, tant ce dernier lui apparaissait comme de plus en plus difficile à surmonter. Chaque appel téléphonique qu’il recevait, chaque lettre qu’il devait ouvrir était pour lui une véritable épreuve psychologique car, submergé par les dettes, les impôts ou encore les cotisations à la MSA, il voyait de moins en moins comment s’en sortir financièrement. Il avait dû, il y a quelques mois, se séparer de toutes ses bêtes, ce qui lui avait assurément brisé le cœur. Pourtant, comme il aimait à le dire : « s’il y a un endroit où je me sens bien, c’est dans mon tracteur. » Malheureusement, ne réussissant plus à voir le bout du tunnel, il n’a trouvé que la mort pour pouvoir s’échapper d’un quotidien qui lui était devenu insupportable. Sa profession qu’il chérissait tant a fini insidieusement par lui ôter la vie.

Les chiffres des suicides sous estimés 

Guénaël n’est pas un cas isolé. En effet, les professions agricoles constituent en France la catégorie socioprofessionnelle la plus touchée par le suicide. En 2016, un agriculteur s’est suicidé tous les deux jours, soit un taux supérieur de 20 à 30% par rapport au reste de la population. D’après une étude publiée par l’Agence nationale de santé publique (Santé publique France), environ 300 agriculteurs se sont donné la mort en 2010 et en 2011. L’exorbitance de ces chiffres en dit long sur le désespoir de certains de nos paysans. La situation est telle que le suicide est devenu, chez ces derniers, la deuxième cause de décès après le cancer. Et encore, ce phénomène semble largement sous-estimé, tant les médecins ont souvent du mal à déterminer si la cause du décès est volontaire ou accidentelle.

Comment en est-on arrivé là ? Il est toujours difficile de s’interroger sur les causes de ces suicides tant elles sont souvent complexes à appréhender. Néanmoins, ce sont bien les crises à répétition que connait déjà depuis plusieurs décennies le milieu agricole qui expliquent en grande partie toutes ces tragédies. Que cela soit du fait d’une conjoncture économique balbutiante impactant directement le chiffre d’affaires des entreprises agricoles, les trop nombreuses épizooties, comme la grippe aviaire, capables de ravager en un rien de temps toute une exploitation, ou encore les problèmes climatiques pouvant à tout moment réduire à néant une année entière de travail, tous ces aléas ont la même conséquence : faire sombrer dans la précarité les travailleurs de la terre condamnés à ne pouvoir obtenir de leur dur labeur qu’un revenu parfois proche de l’indigence. Les derniers chiffres fournis par la MSA sont de ce point de vue éloquents : en 2016, environ 40% des chefs d’exploitation ont eu des revenus déficitaires ou ne dépassant pas 360 euros par mois. Quand on sait la difficulté et l’investissement que requiert ce métier, c’est aussi épouvantable que révoltant !

En effet, le travail de la terre est incontestablement une activité pénible et usante demandant des efforts physiques intenses et une disponibilité quasi permanente, ce qui impacte considérablement la qualité de vie de nos agriculteurs. Il n’est d’ailleurs pas surprenant de constater que beaucoup d’entre eux souffrent d’une solitude extrêmement pesante. Sortant relativement rarement de leur ferme, ils n’ont souvent que trop peu de temps à consacrer au développement de relations sociales autres que professionnelles. Le célibat des jeunes paysans et la misère sexuelle et affective qui en découle constituent d’ailleurs une vraie souffrance qui ne vient que s’ajouter à des journées de labeur déjà terriblement éprouvantes. Quand ils ont une famille, c’est dans un cercle excessivement restreint que ces hommes et ces femmes partagent laborieusement leur désillusion et leur désespérance.

La main invisible de Smith a encore frappé

Dans ces conditions, il est évident qu’il est très difficile, voire quasiment impossible, de réussir, sur le plan moral et mental, à surmonter les difficultés rencontrées. Comment, en effet, faire face au problème des emprunts impossibles à rembourser tout en étant, dans le même temps, dans un état psychologique délétère ? De ce fait, il n’y a rien d’illogique à constater qu’en 2016, le nombre d’appels à l’aide sur le numéro vert Agri’Ecoute de prévention du suicide mis en place par la MSA a été multiplié par deux. Travaux harassants, profonde solitude et poids des dettes constituent immanquablement le triptyque infernal du mal-être de ces exploitants agricoles.

Ce sont effectivement, tous les jours, des centaines d’exploitations qui, à tout moment, peuvent partir à la dérive et déboucher sur une liquidation judiciaire. Il y a tout juste un an, Xavier Beulin, l’ancien président de la FNSEA (premier syndicat agricole), dans une interview accordée au Parisien l’affirmait sans ambages : « sur 400 000 exploitations, 20 000 fermes sont menacées de disparition. » En effet, pour ce dernier : « dans l'Europe à 28, la règle c'est le marché. Quand vous répondez à un appel d'offres de la grande distribution, le critère, c'est le prix. Or, nous sommes en concurrence frontale avec des pays qui ont fait des choix lourds de modernisation, de robotisation, etc. » En seulement quelques mots, l’ex-leader syndical semble avoir tout résumé. En effet, nous y voilà, l’une des nombreuses causes des difficultés rencontrées par nos agriculteurs est bien la concurrence déloyale entre ces derniers et ceux des pays étrangers. Quand on sait qu’on importe de l’Union Européenne près de 40% des poulets et près d’un tiers des tomates consommés, il y a de quoi se questionner. La main invisible de Smith a encore frappé : nos agriculteurs, face aux faibles coûts de la production agricole étrangère et face à « la concurrence non libre et hyper faussée », n’ont plus que leur surproduction pour pleurer !

De plus, ajoutons à cela l’abandon par l’Union Européenne de la politique des quotas, la mise en place d’une nouvelle carte des « zones défavorisées simples » (c'est-à-dire des zones souffrant d’un handicap naturel comme le climat ou le relief) excluant ainsi désormais beaucoup d’agriculteurs de la perception de l’idemnnité compensatoire de handicap naturel (ICHN), l’arrivée du CETA (accord conclu entre l’Union Européenne et le Canada) débouchant sur davantage de concurrence induite par des quotas augmentés, et enfin, le possible feu vert en 2018 de la France à un accord commercial de l’Union européenne avec les quatre pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) qui provoquerait à terme l’entrée de centaines de tonnes de viande bovine et de volailles sur le territoire français, et vous avez là un avenir bien sombre qui se dessine pour nos agriculteurs français.

Tabler sur une vraie prise de conscience nationale 

Face à cette situation, que faire ? Mettre en place une Europe plus protectrice ? C’est une évidence. Le tout-marché a depuis bien longtemps montré ses limites et il apparaît essentiel de revenir à des limitations pays par pays pour des productions comme le lait, la volaille ou le porc. Par des aides accrues données aux agriculteurs ? Sans aucun doute, mais en ces temps de restriction budgétaire, il semble difficile de toujours trouver encore plus de fonds pour soulager des entrepreneurs à l’agonie qui aimeraient d’abord et avant tout vivre, sans aucun soutien financier, du fruit de leur travail. Par le regroupement de plusieurs exploitations ? C’est une solution efficace, comme on a pu le voir avec la ferme des Mille Veaux dans la Creuse au sein de laquelle 40 éleveurs se sont réunis pour construire une étable moderne, couverte de panneaux solaires et équipée d’un méthaniseur pour traiter les effluents en bout de chaîne. Aider les paysans en difficulté à changer de métier ? S’ils sont volontaires, pourquoi pas ? Mais comment expliquer à des gens qui ont sacrifié leur vie pour leur exploitation qu’ils doivent désormais se tourner vers une autre activité ?

Toutes ces solutions sont éminemment pertinentes, mais c’est plutôt et surtout sur une vraie prise de conscience nationale sur laquelle nous devons tabler, sur un vrai « patriotisme alimentaire » sur lequel nous devons miser. En effet, acheter français apparait, au vu du contexte actuel, comme un véritable devoir civique ! La manière de nous alimenter a effectivement une conséquence importante sur la vitalité économique de notre agriculture et donc de nos agriculteurs. Le recours aux circuits courts, limitant le nombre d’intermédiaires, permet de ce point de vue de satisfaire autant nos petits producteurs en leur permettant de prétendre à une plus juste rémunération, que les consommateurs qui ont alors accès à des produits de bien meilleure qualité. Plus encore, ce sont dans nos cantines scolaires, qui connaissent en moyenne des taux de produits importés allant jusqu’à 70% voire 75%, qu’il faut prioritairement agir. Alors que dans les médias ou encore actuellement au Salon de l’Agriculture, nos hommes politiques nous font de manière continuelle la promotion du « Made in France », il serait peut-être temps de passer à l’action et de cesser de laisser le palais et l’estomac de nos enfants entre les mains de producteurs étrangers.

Alors, si vous aimez la nourriture de qualité, que vous êtes infiniment attachés à notre agriculture française et que vous voulez aider nos paysans qui sont pour beaucoup en sursis, n’hésitez pas à acheter et à consommer français. Ce n’est que comme cela que nous réussirons sans aucun doute à sauver du naufrage un secteur économique, et plus largement un savoir-faire qui, malgré ce que certains peuvent à longueur de temps raconter, ne sont pas voués à disparaître, et sont, au contraire, une partie importante de notre patrimoine qu’il faut absolument tout faire pour tenter de préserver !

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