Bay 6 sept 2017

L'Incorrect

Entretien avec Nicolas Bay, Vice-Président du Front National, Co-Président du groupe  ENL au Parlement européen, réalisé par Blanche Sanlehenne, publié le 01/03/2018

Vous avez déclaré que le départ de Florian Philippot avait été l’occasion d’une « clarification ». Sur quels plans ?

Florian Philippot – ça correspond d’ailleurs à son parcours politique personnel avant qu’il ne rejoigne le Front national – a donné le sentiment que nous étions hostiles à toute idée européenne et que nous étions fondamentalement étatistes. Il exposait sur ces questions une vision parfois très dogmatique, pouvant tendre à la caricature. Or, cela ne correspond pas au projet que nous avons toujours défendu.

Sur la question européenne, en érigeant comme objectif, et même comme absolu, la seule souveraineté, il a réduit la question plus large qui est de savoir quels sont nos intérêts essentiels, et comment les préserver. La souveraineté ne constitue pas à elle seule une politique : elle est le moyen d’une politique ; un moyen, pas une fin. La souveraineté est un outil – et un outil indispensable – au service des intérêts supérieurs de la nation et au service des intérêts vitaux du peuple français.

Quand on défend la souveraineté territoriale par le recouvrement de la maîtrise de nos frontières, c’est afin d’assurer la sécurité des Français et de préserver leur identité. Quand on défend la souveraineté économique par la possibilité d’établir des protections douanières aux frontières, c’est évidemment pour protéger notre économie afin de permettre à nos entreprises de produire de la richesse et de procurer des emplois aux Français. Quand on défend la souveraineté budgétaire, c’est parce qu’on veut que la puissance publique nationale soit la seule à décider de l’usage qu’elle fait de l’argent des Français. Quand on défend la souveraineté législative, la primauté des lois nationales sur les règlements européens, c’est parce qu’on considère que le peuple est seul souverain et doit décider, par lui-même et pour lui-même, des normes qui régissent son ordre social. Vous le voyez, on est bien loin des délires technocratiques des Commissaires de Bruxelles, mais aussi d’une vision un peu hors-sol de la souveraineté.

De la même manière, si l’État a un rôle fondamental de protection, c’est au service de la nation et du peuple dont il est l’expression organisée. L’État pour lui seul, désincarné, n’aurait aucune légitimité, et disons-le, aucune utilité.

Une clarification en matière économique aussi ?

Le discours tenu par Florian Philippot a laissé penser que nous défendions un projet économique étatiste, ce qui a pu contribuer à éloigner de nous nombre de chefs d’entreprise, artisans ou commerçants, qui ont cru que nous voulions renforcer encore l’intervention de l’État, au sens de son interventionnisme technocratique qui paralyse et étouffe les initiatives. Or ce n’est pas le cas.

Je le redis donc : notre projet économique n’est pas étatiste, il est protectionniste, et même protectionniste et localiste si l’on veut bien prendre en compte l’impératif écologique dans sa globalité. Nous voulons un État qui joue tout son rôle – et c’est loin d’être le cas, en particulier en matière régaliennemais qui ne joue que son rôle.

En somme, nous voulons un État fort, pas un État obèse ! Un État qui permet la liberté d’entreprendre, qui baisse l’ensemble des charges, qui baisse la fiscalité sur l’économie réelle et qui met fin à l’inflation des normes et des réglementations dont pâtissent prioritairement les TPE et les PME.

Vous apparaissiez comme le chef de file naturel de la liste du Front national pour les européennes de l’an prochain jusqu’à ce que toute une série d’autres hypothèses soient mises sur la table…

Il ne me semble pas très utile de disserter dans les médias pour savoir qui peut être candidat et qui ne peut – ou ne doit ? – pas l’être. Aujourd’hui, en réalité, nous n’en sommes pas là. L’essentiel est d’abord de travailler sur le projet ! C’est sur ce projet que nous pourrons ouvrir la discussion et amorcer le rassemblement. En termes de candidature, y compris pour la direction de la liste, il ne faut évidemment se fermer aucune porte à ce stade. Les Français attendent un Front national  rassembleur, certes, mais sur un projet politique. Il ne faut pas précipiter les choses ni les inverser.

Au fond, je me moque bien de savoir qui va conduire la liste de La République En Marche ou celles de LR ou des Insoumis. Ce sont leurs projets respectifs qui m’intéressent dans un premier temps, et, comme je pense déjà les connaître, qui me préoccupent au plus haut point.

En posant le débat des européennes en termes de personnes, on prend le risque de reléguer au second plan ce qui doit être l’essentiel – l’Europe que nous voulons –, on prend le risque de parasiter un débat essentiel par des questions qui, pour citer une formule célèbre, n’ont « rien que de vulgaire et de subalterne » et on ouvre la porte à ces querelles de personnes dont les médias se délectent mais dont les Français n’ont, à juste titre, rien à faire.

Un « Front national rassembleur »: avec qui et pour quoi faire ?

Encore une fois, le rassemblement doit se faire sur un projet politique.

En Autriche, la négociation du programme gouvernemental commun entre l’ÖVP et le FPÖ a fait l’objet de semaines de négociations, chapitre par chapitre, point par point, jusqu’à aboutir à une plate-forme de gouvernement de plus de 180 pages cosignées par Sebastian Kurz et Heinz-Christian StracheEnsemble pour notre Autriche. Cela n’a rien à voir avec les combinaisons politiciennes de circonstance que la France peut connaître. De ce point de vue, le projet autrichien est emblématique d’un désir de servir les intérêts du peuple et de répondre à la volonté exprimée dans les urnes.

Le débat européen est en train de se clarifier entre Emmanuel Macron, dont il faut reconnaître qu’il n’entretient pas les ambiguïtés  auxquelles nous avons été habitués, et nous. Nous assistons peu à peu à un partage des eaux qui va amener à une bipolarisation. Celle-ci va conduire à rassembler autour du Front national tous ceux qui partagent notre vision, celle d’une Europe des nations et des libertés fondée sur le respect de la diversité et des intérêts propres tout en défendant les intérêts communs à travers des coopérations. Je pense bien sûr à Nicolas Dupont-Aignan et à ceux qui travaillent avec lui. Je pense à ceux qui sont à LR, ou qui en étaient encore membres il y a peu, et qui sont écœurés de voir ce qu’est devenue leur famille politique et de quelle politique les élus  LR participent au Parlement européen, votant tous les traités de libre-échange, les quotas de migrants imposés par la Commission, la réforme de l’asile qui aboutit à permettre à n’importe quel clandestin de s’installer dans le pays de son choix au sein de l’UE, etc

Le rassemblement sera aussi l’un des enjeux de la refondation du Front national, car il s’agit là d’une véritable révolution culturelle. Nous devons montrer que nous ne sommes pas enfermés dans la logique partisane. Trop souvent nous avons donné l’impression que lorsque nous parlions d’alliances, nous pensions ralliements. Mais les alliés ne sont pas des ralliés. Avoir des alliés, c’est respecter leur spécificité, leur parcours, leur périmètre propre. Rassembler, ce n’est pas absorber, ce n’est pas soumettre, c’est additionner des mouvements et des personnes autour d’un objectif politique commun : la défense du peuple français. Il faut prendre garde à ce que nos alliés potentiels, et ils sont nombreux, n’aient pas l’impression qu’ils vont se faire dé- posséder de leur personnalité.

Quel sera l’enjeu de ces européennes ? Dans son discours de la Sorbonne, Emmanuel Macron a désigné ses adversaires : « les passions tristes de l’Europe ». Cette formule modianesque désigne « [le] nationalisme, [l’]identitarisme, [le] protectionnisme, [le] souverainisme de repli ». Sans vouloir vous vexer, je crois que vous étiez un peu visés…

Incontestablement, d’autant que nous étions explicitement mentionnés par la suite. Mais en disant cela, le chef de l’État a posé le vrai débat. Il y aura – il y a déjà – ceux qui croient en la nation comme cadre protecteur, en l’identité de la nation comme à son âme, et ceux qui n’y croient pas. Ceux qui pensent qu’il y a une civilisation à préserver, et ceux qui pour qui il n’y a que des marchés et des individus interchangeables.

Je ne sais pas ce qu’Emmanuel Macron appelle l’« identitarisme », je sais en revanche ce qu’est l’identité : ce dont nous avons hérité et que nous devons transmettre, ce patrimoine immatériel et matériel que nous avons constitué au fil des millénaires et qui est le plus précieux de nos biens, parce qu’il est ce que nous sommes. Le perdre, c’est nous perdre.

Tout le monde reconnaît maintenant le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Aujourd’hui, le défi des peuples européens est d’imposer le droit des peuples à rester eux-mêmes ! C’est ce message que la France et l’Europe des nations doivent porter à la surface du monde en devenant le fer de lance du refus de toutes les globalisations.

Ce discours de la Sorbonne montre que notre opposition à Emmanuel Macron repose sur des divergences de philosophie politique  profondes, sans doute totalement irréconciliables, mais c’est un clivage qui a le mérite de la clarté. Entre Macron et nous, il n’y aura pas de place pour des postures intermédiaires, alambiquées et ambiguës. Tant pis pour le duo Wauquiez-Calmels

Vous vous êtes défini comme « altereuropéen », ça veut dire quoi ?

Ça veut dire que l’Union européenne a 60 ans et que l’Europe que nous défendons en a 3000. Ça veut dire que nous n’avons pas la prétention de vouloir « construire l’Europe » – quelle vanité ! –, elle existe pour notre plus grand bonheur et notre plus grande fierté comme un espace commun de culture et de civilisation depuis Homère. Et nous avons au contraire le devoir de veiller à ce qu’elle se perpétue dans le respect de ses différences et expressions nationales qui en font la richesse

Si nous opposons l’Europe des nations et des coopérations à l’Union européenne, c’est parce que cette dernière n’a érigé qu’une impuissance collective des pays membres de l’UE. En étant sans cesse plus centralisatrice, plus technocratique, plus normative, mais avec toujours moins de frontières et toujours moins de démocratie interne – voyez les mesures proprement punitives prises à l’encontre des pays qui refusent les quotas de migrants –, l’Union européenne s’est éloignée de ses propres principes fondateurs jusqu’à les renier.

Je pense par exemple au principe de subsidiarité, totalement bafoué et même perverti par la récente notion assez « abracabrantesque » de « subsidiarité ascendante », qui vient au contraire justifier le renforcement sans fin de la centralisation bruxelloise. L’application du principe de subsidiarité devrait conduire les eurocrates à restituer aux nations les compétences qui ont été accaparées par Bruxelles.

Au lieu de cela, ils en arrivent à dévoyer totalement ce principe en tentant de dépouiller les États de leurs prérogatives au bénéfice d’euro-régions ou d’euro-districts, y compris trans-nationaux. Il ne s’agit pas tant de « faire l’Europe » que d’empêcher les européistes de continuer à la défaire !