Automobiles

L'auteur ou les auteurs du présent article ne sont en rien membres du RN, ou d'un mouvement de cette famille politique -à la connaissance du BYR- et ils ne partagent pas forcément les idées défendues ici

Le Point

Par Jacques Chevalier le 20/06/2018

Les calculs paraissent savants. Passer de 90 à 80 km/h n'aurait, selon la Sécurité routière, que des conséquences secondaires : « Il faudra compter 45 secondes de plus pour un trajet de 10 kilomètres et 2 minutes pour 25 kilomètres. Mais cela permettra aux conducteurs d'économiser 120 euros par an de carburant », fait-elle valoir en soulignant que, selon des estimations de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), « ce ralentissement pourra réduire de 30 % les émissions de polluants ». Pour 10 km/h de moins, cela tient du miracle. Avec 20 km/h de moins encore, à 60 km/h, on roulerait sans doute, selon ce raisonnement, sans carburant.

Voilà le genre de sornettes volontiers véhiculées par les services du Premier ministre qui cherchent à toute fin à justifier une mesure réprouvée par trois quarts des Français. Voyons de quoi il s'agit. Une première expérience toute simple : prenez votre montre et voyez ce que représentent, pour de courtes distances, 45 secondes supplémentaires et puis deux minutes. C'est déjà considérable !

Mais lorsqu'on prend des professionnels du volant qui passent leurs journées sur les routes, le bilan vire à la catastrophe. Soit il leur faudra passer, pour exécuter les mêmes tâches, 12 % de temps en plus. Sur une journée de huit heures, cela représente… 58 minutes ! Soit leur employeur diminue leur rendement et augmente d'autant le montant de ses facturations auprès de ses clients. Pas très crédible.

Un million de kilomètres frappés

Pour préciser les choses de façon plus scientifique, il faut retenir les travaux de Jean Poulit, ancien directeur général de l'Institut géographique national, ancien chef du service de l'exploitation et de la sécurité routière et initiateur de l'opération Bison futé. On ne peut pas dire qu'il ne connaît pas son sujet. Or, rapporté par la Ligue des conducteurs, il a évalué l'impact économique d'une baisse des limitations de vitesses sur les autoroutes (de 130 à 120 ou 110 km/h), les routes (de 90 à 80 km/h) et en ville (de 50 à 30 km/h sur 80 % de la superficie des zones urbaines en maintenant à 50 km/h la vitesse sur la partie la moins centrale).

Jean Poulit estime qu'une telle diminution de la vitesse pourrait entraîner « une réduction du produit intérieur brut de 1,94 %, soit de 39,55 milliards d'euros par an ». Or, le passage à 80 km/h décidé le 9 janvier 2018 et promulgué le 17 juin au Journal officiel concerne le réseau secondaire certes, mais un réseau structurant les régions qui représente officiellement 400 000 kilomètres de routes. En réalité, c'est beaucoup plus, comme l'a démontré Auto Plus et TomTom qui parlent, comme nous l'avions évoqué ici même, d'un million de kilomètres.

Il suffit en effet d'enlever, au réseau total, les autoroutes et les routes à quatre voies pour obtenir ce chiffre, certes avec de petites routes, des vicinales, mais qui sont concernées elles aussi par le principe du 80 km/h. On mesure donc là les conséquences de l'initiative d'Édouard Philippe qui aurait dû prendre en compte les travaux de Jean Poulit. Et voici sa démonstration, répercutée par Pierre-Olivier Cavey, directeur des études et des campagnes de la Ligue de défense des conducteurs.

Portée de déplacement

« Contrairement à une idée intuitive, la réduction de la vitesse sur route et autoroute ne conduit pas, statistiquement, à augmenter les temps de trajet, mais à diminuer la distance moyenne parcourue par trajet, ce que l'on appelle la portée du déplacement. Il en résulte une perte d'efficacité économique. […] Une réduction de la vitesse moyenne de 12,5 % a pour effet de réduire de 23,44 % le territoire accessible, à temps de trajet constant. Cela signifie que le marché de l'emploi accessible en une heure baisse de 23,5 %, que les commerces et les équipements commodément accessibles baissent également en nombre de 23,5 %. »

De cette façon, l'abaissement de la vitesse à 80 km/h est un revirement au regard de l'histoire des transports, c'est-à-dire de tous les efforts qui ont été faits pour « rapprocher » les territoires par la réduction du temps de transport. Une notion déjà redoutée par les régions qui sont vent debout face au 80 km/h. Cela va en effet mettre en péril des entreprises et des commerces, dont la zone de chalandise se contractera en fonction de cette « portée du déplacement », s'étiolant comme peau de chagrin.

Tous ceux qui se rendent au travail avec des trajets déjà très longs se préparent, après le faux-semblant d'un allègement du trafic dû à la saison estivale, à une rentrée 2018 kafkaïenne. Et plus de temps passé sur les routes, c'est plus d'exposition au risque d'accident, une notion négligée là encore par le Premier ministre.

Consommation miracle ?

Enfin, la prétendue diminution des consommations de 30 % et donc des émissions polluantes n'est pas ce que prévoient les spécialistes. Le laboratoire d'Auto Plus s'est livré à Montlhéry à des mesures comparées avec un Renault Kadjar dci 130. Sur le même test en circuit, avec un véhicule non soumis aux aléas de la circulation, celui-ci est passé d'une consommation de 5,4 l à 4,9 l, soit 10 % d'économie, et non 30 %. Bien loin donc de l'optimisme gouvernemental. Et les 120 euros épargnés par an évoqués par les pouvoirs publics le seront à condition d'effectuer 20 000 kilomètres dans l'année, ce qui est bien supérieur à la moyenne nationale de 12 800 kilomètres.

Pire, à moins d'être équipés d'une boîte automatique qui fera toute seule le travail, les possesseurs de boîte mécanique vont devoir utiliser un rapport de boîte inférieur afin de conserver un temps de réponse raisonnable pour la sécurité à l'accélération. Et donc consommer plus.

Ainsi, les effets négatifs du 80 km/h, aisément vérifiables, l'emportent largement sur les pseudo-atouts qu'on lui prête et qui sont de toutes parts contestés. La modernité d'une société s'évalue en termes de performances et parmi celles-ci, il y a la vitesse d'exécution. Ralentir le rythme de la circulation, c'est ralentir aussi les échanges économiques du pays.