UE ballon

La cuisine était française, la réalité est une auberge espagnole. Le menu à la carte dressé à Bruxelles conforte les appétits et les allergies de chacun des Vingt-Huitdans sa gestion du défi migratoire. C'était probablement utile pour éviter une crise de gouvernance au sommet de l'UELe pire est évité, personne n'a claqué la porte. Reste à s'entendre sur les délais et l'addition, avant que surgissent d'inévitables conflits sur le vrai contenu de l'assiette.

À 4 heures 40 du matin vendredi, au bout de neuf heures d'une discussion tendue, les chefs d'État et de gouvernement couchent sur le papier leurs propositions pour l'accueil des migrants et des réfugiés. L'inlassable Emmanuel Macron, armé d'un plan «sur trois piliers» mijoté avec les Espagnols, a fini de convaincre l'Autriche, le Benelux, les pays nordiques et l'Europe centrale. Mieux, il a déjà dans sa poche l'italien Giuseppe Conte, interprète de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles, même si celui-ci laisse croire qu'il pourrait encore claquer la porte. Une vraie comédie…

À l'aube, le papier signé, le natif des Pouilles en rajoute au contraire pour se réjouir de «l'effort partagé» promis par ses pairs dans l'accueil des nouveaux arrivants sur le sol européen: enfin «l'Italie n'est plus seule!». Matteo Salvini, patron de l'extrême droite et ministre de l'Intérieur, s'affiche lui-même «fier et satisfait», attendant quand même de découvrir les «engagements concrets» des uns des autres. C'est là que le doute commence à affleurer, malgré vingt-huit signatures. La mise en œuvre «sera difficile, il est bien trop tôt pour parler d'un succès», prévient le président du Conseil européen, Donald Tusk. Le chef de l'Élysée finira par décrire «un accord qui ne résout pas une crise largement politique […] mais permet à l'Europe de continuer à avancer».

États d'âme

Dans l'accord, le plat de résistance est un transfert des personnes secourues en Méditerranée vers «des centres contrôlés établis dans des États membres, sur une base volontaire». Là, un traitement conduit avec des moyens de l'UE permettrait de faire le tri entre migrants économiques et réfugiés dignes du droit d'asile. L'ennui est qu'aucun État européen ne s'est porté volontaire pour ouvrir un des centres, à l'exception de la Grèce.

L'Italie, qui reçoit l'écrasante majorité des migrants secourus au large de la Libye, invoque l'accord de Bruxelles pour signifier qu'il revient désormais aux autres  d'ouvrir leurs portes. Inventeur du projet, le président Macron refuse tout net: «La France n'ouvrira pas de centres de ce type», assure-t-il en quittant Bruxelles. Il prend pourtant la peine d'affirmer que la solidarité européenne vient de remporter un succès sur les solutions nationales

Parmi les riverains européens de la Méditerranée occidentale, il ne reste que l'Espagne et la petite île de Malte. Elles ont déjà des états d'âme, après avoir recueilli les passagers de l'Aquarius et du Lifeline, refusés par le ministre Salvini. À l'échelon de l'UE, rien n'est prévu non plus si d'autres bateaux affrétés par des ONG étaient repoussés cet été au large de l'Italie. «Toutes les mesures (…) s'appliqueront sur la base du volontariat», insistent les conclusions du sommet. Aucun pays, concède une source française, ne confirmera son engagement tant que subsistent les ambiguïtés.

Un «Axe alpin» affaibli

Que faire ensuite des arrivants parqués pour des semaines ou des mois dans les centres européens contrôlés? Pour les migrants économiques, ce sera le retour dans le pays d'origine, au sud du Sahara le plus souvent, à condition que celui-ci accepte de les reprendre. L'objectif un moment discuté serait que ce taux de «réadmission» soit porté à 70 %. Aujourd'hui, il dépasse péniblement les 30 %.

Pour les élus du droit d'asile, c'est une répartition à travers le Vieux Continent qui suivra, en vertu du «principe de solidarité européenne», si l'on suit les conclusions des chefs d'État et de gouvernement. Mais c'est loin de préfigurer un progrès. Depuis l'été 2015, les Vingt-Huit ne sont jamais parvenus à définir une clef de répartition, ni même à mettre en œuvre les planchers nationaux temporaires fixés au plus fort de l'exode syrien. Hier l'Europe centrale n'a souscrit à la nouvelle solidarité «volontaire» que pour éliminer à l'avenir toute perspective de «quotas» permanents. Viktor Orban, l'homme fort de Budapest, pose en vainqueur: «La relocalisation des migrants ne saurait s'effectuer sans l'accord préalable des pays concernés. La Hongrie restera un pays hongrois et ne deviendra jamais un pays de migrants».

Angela Merkel, elle, a préféré garder un profil bas tout au long du sommet. Elle s'est abstenue d'occuper avec Emmanuel Macron la tribune partagée qui donne traditionnellement le mot de la fin aux sommets européens décisifs. Elle avait une autre urgence, en coulisses: ralentir l'entrée des migrants «secondaires» en Allemagne et, à cette fin, conclure des accords bilatéraux avec les États voisins. Elle a trouvé un allié surprenant en la personne de son homologue autrichien Sebastian Kurz, lui-même inquiet de voir repousser dans son pays la foule que Horst Seehofer, ministre allemand de l'Intérieur, voudrait expulser. «L'Axe alpin» que voulait former le trio Seehofer-Kurz-Salvini a du plomb dans l'aile.

Par Jean-Jacques Mével le 29/06/2018 

Le Figaro

Note BYR : "l'axe alpin que voulait former le trio Seehofer-Kurz-Salvini a du plomb dans l'aile" ou le rêve étoilé de certains journalistes... Les "vainqueurs" de ce sommet sont clairement l'Italie, l'Autriche, la Hongrie et probablement si on lit entre les lignes le ministre allemand de l'Intérieur