mercredi 3 décembre 2008
Harper lance la contre-attaque
Le Devoir
Article de Alec Castongay publié le 3 décembre 2008
Ottawa -- La crise politique qui sévit à Ottawa est en voie de se
transformer en crise de l'unité nationale. Bien déterminé à conserver
le pouvoir, et peut-être même à s'adresser à la nation dans un discours
télévisé, le premier ministre a lancé hier une guerre de relations
publiques, dénonçant la coalition avec les «séparatistes». Cette façon
de diaboliser des députés a fait rager le père de la Loi sur la clarté,
Stéphane Dion, qui craint que Stephen Harper ne dresse les régions les
unes contre les autres pour sauver sa peau.
On se serait cru revenu à la période 1993-95 sur la colline
parlementaire, alors que Lucien Bouchard devenait chef de l'opposition
officielle et qu'un référendum sur l'indépendance du Québec se
profilait à l'horizon. Les députés du Bloc québécois sont soudainement
redevenus hier des brebis galeuses aux yeux du gouvernement. Les
indignations affectées ont fusé lorsque la coalition PLC-NPD-Bloc a été
accusée de manquer de respect envers l'unifolié. L'hymne national a
même été chanté en guise de cri de guerre du côté conservateur.
Stephen Harper a démontré hier qu'il ne se laisserait pas renverser
sans broncher, surtout pas par une coalition qu'il juge
antidémocratique. «Quand on veut devenir premier ministre, on doit
obtenir un mandat de la population canadienne, pas des séparatistes
québécois», a-t-il lancé en anglais sous les applaudissements nourris
de ses troupes présentes à la Chambre des communes. «Cette entente que
le chef du Parti libéral a conclue avec les séparatistes est une
trahison des électeurs de ce pays, une trahison des intérêts
économiques de ce pays et une trahison des meilleurs intérêts de ce
pays, et nous la combattrons avec tous les moyens à notre disposition.»
Le message était toutefois différent en français. Dans la langue de
Molière, c'est plutôt Gilles Duceppe qui «a cédé son parti» aux
fédéralistes. «Le chef du Bloc a trompé les membres de son parti en
s'alliant à l'ennemi qui, j'ose lui rafraîchir la mémoire, a toujours
voulu mettre le Québec à sa place», a déclaré le député conservateur
Daniel Petit, imitant d'autres de ses collègues du Québec.
À l'origine de cette offensive du PC, une déclaration faite lundi
par Gilles Duceppe à la toute fin de la conférence de presse annonçant
la coalition. «Je pense qu'en agissant ainsi, je fais avancer la lutte
pour laquelle je suis en politique.»
Stéphane Dion n'a pas digéré que son allégeance envers le Canada
soit cavalièrement remise en doute. Il a brandi ses lettres de noblesse
à titre de père de la Loi sur la clarté. «J'ai donné ma vie pour
l'unité de ce pays, pour mon amour envers le Canada. Avec cette
entente, le Bloc a accepté d'avoir 18 mois de stabilité politique au
Canada. Voilà ce qu'obtient le Canada par le biais de cette entente!»
Aux journalistes, M. Dion a ajouté que «si on marginalise nos
concitoyens qui croient à l'indépendance du Québec, si on les traite
comme des ennemis, on n'aide pas l'unité canadienne». Selon lui, sa
coalition pourrait même convaincre certains souverainistes «qu'un pays
comme le Canada, finalement, ça marche».
Jack Layton a rappelé que les deux premiers budgets de M. Harper
avaient été adoptés grâce à l'appui des bloquistes. «Le premier
ministre ne devrait pas en faire une crise d'unité nationale. Il était
prêt à travailler avec Gilles Duceppe dans le passé, et son
gouvernement a survécu grâce à l'appui de M. Duceppe auparavant et il
n'a jamais fait de tels commentaires à ce moment.» M. Duceppe a abondé
dans le même sens. «Disons qu'il avait moins peur des méchants
séparatistes à l'époque.»
Adresse à la nation et guerre médiatique
Il reste tout au plus cinq jours avant que cette crise ne soit
tranchée par la gouverneure générale. D'ici là, le Parti conservateur
ne recule devant rien pour faire basculer l'opinion publique.
Publicités, manifestations, pétitions... Tous les moyens sont bons.
Selon une source proche du premier ministre, celui-ci «songe
sérieusement à faire une adresse à la nation» télévisée pour faire
passer son message, mais «aucune décision finale n'a été prise», a-t-on
confié au Devoir. Ce discours pourrait survenir d'ici vendredi.
Les conservateurs, d'ordinaire si allergiques aux journalistes, ont
même amorcé une opération charme. Les attachés de presse ont offert en
pâture leurs ministres à tout ce que le Québec compte de journalistes.
Au Devoir, par exemple, toute la section culturelle, la section
économique, les grands patrons et même les responsables de la mise en
page ont reçu une offre générique d'entrevue avec les ministres
conservateurs.
Le Parti conservateur a aussi lancé une campagne publicitaire
radiophonique en anglais rappelant qu'en campagne électorale, Stéphane
Dion s'était opposé à une coalition formelle avec le NPD. Les
publicités disent que M. Dion tente de «renverser» le résultat
électoral en accaparant le pouvoir «par la porte d'en arrière».
Très tôt hier matin, les conservateurs ont aussi averti certains
réseaux de télévision que des manifestations de «citoyens» auraient
lieu devant les bureaux de plusieurs députés de l'opposition pour
démontrer leur mécontentement. Cette guerre d'image s'est transportée
devant le 24 Sussex en matinée, alors qu'une dizaine de militants
conservateurs étaient venus crier au premier ministre de résister à
l'opposition.
Les partis d'opposition n'ont pas l'intention de rester les bras
croisés. Des pétitions sont mises en ligne et de nombreux groupes,
surtout syndicaux, mettent la main à la pâte pour organiser des
rassemblements d'appui à la coalition. Le Congrès du travail du Canada
a même lancé une série de publicités radiophoniques (à Moncton, à
Montréal et à Ottawa, par exemple) pour annoncer les diverses
manifestations organisées.
La coalition a aussi lancé un site Internet d'appui à sa cause. «Je
fais partie de la majorité de 62 %», clame ce site, en référence aux
électeurs qui n'ont pas voté pour les conservateurs le 14 octobre
dernier. Le président du Parti libéral, Doug Ferguson, explique qu'il
«ne fait aucun doute qu'ils [les conservateurs] ont plus d'argent que
nous, mais nous faisons le lancement d'une campagne auprès des gens de
la base». Le PLC propose d'envoyer des cartes postales à la gouverneure
générale pour qu'elle prenne en considération la coalition.
Internet est devenu un champ de bataille, les sites se multipliant
à une vitesse folle. On en a vu un appuyant la candidature du ministre
Jim Prentice comme nouveau chef du PC en remplacement de M. Harper (le
Globe and Mail a pris position hier pour le départ, à titre de chef, de
M. Harper). Un proche de M. Prentice était furieux hier, soupçonnant
les libéraux d'être derrière cette initiative pour donner l'impression
d'une dissension au sein du parti.
Drapeau, sénateurs et hymne national
La bataille de tranchées a pris parfois d'étranges tournures.
Ainsi, à la période de questions, Stephen Harper a accusé les chefs de
la coalition d'avoir refusé d'être photographiés avec un drapeau
canadien derrière eux lundi, et ce, à la demande du Bloc québécois.
«Ils devaient être photographiés sans drapeau parce qu'un des membres
de leur coalition ne croit pas en ce pays. En tant que premier
ministre, ce n'est pas ma responsabilité de donner les clés du pouvoir
à un groupe comme celui-là.» Pourtant, il y avait bel et bien deux
drapeaux canadiens à la cérémonie de signature de l'accord.
À la fin de la période de questions, les députés conservateurs ont
attendu dans le hall de la Chambre la sortie de Stephen Harper pour
chanter le Ô Canada.
Lawrence Cannon a répété à qui voulait l'entendre que le Bloc
québécois s'était fait offrir la nomination de six sénateurs à la
Chambre haute, ce que le parti de Gilles Duceppe -- qui réclame
l'abolition du Sénat -- a nié catégoriquement. Les conservateurs
s'adonnent-ils à une campagne de désinformation ? «L'objectif n'est pas
de faire peur, c'est d'être le plus transparent avec la population», a
dit M. Cannon en entrevue avec Le Devoir. Selon lui, il y a une entente
cachée entre le Bloc québécois et les deux autres partis de la
coalition.
mardi 5 février 2008
Un Canada divisible à l'infini
Article de Annie Lessard publié le 4 février 2008
Raheel Raza, musulmane féministe, auteur et
conférencière, offre sur le ton de l’humour sa vision du Canada dans 20
ans. Un pays devenu un hôtel où les profiteurs en tout genre se font
allègrement servir.
Traduction de Endlessly divisible Canada, par Raheel Raza, The Star, le 1er février 2008
Cette année marque le 20e anniversaire de mon arrivée au Canada. Les gens qui sont ici depuis moins longtemps sont occupés à essayer de changer le visage de ce merveilleux pays que j’appelle mon foyer.
Pour ne pas être en reste, je profite de l’occasion pour imaginer l’avenir dans un autre 20 ans :
Il y aura une école séparée à chaque coin de rue.
Chaque communauté religieuse et ethnique disposera de sa propre école
et il y en aura pour les sikhs, les juifs, les hindous, les chrétiens
et leurs dénominations ainsi que pour les musulmans et leurs 72 sectes,
pour n’en nommer que quelques-unes. Comme il est malsain pour les
garçons et les filles d’étudier ensemble, il y aura des écoles séparées
pour ceux qui soutiennent la ségrégation des sexes. Les écoles seront encore divisées selon des critères de race et de couleur. Des écoles séparées pour blancs, noirs et marron prendront la tête, d’autres couleurs pourront suivre.
Dans le système scolaire, il y aura division selon la
langue de sorte que chaque communauté ethnique pourra garder sa propre
langue. Pour les enfants qui ne connaissent pas la langue de leurs
ancêtres, le gouvernement canadien paiera pour qu’ils prennent des
leçons. Qu’importe l’apprentissage de la langue de la société d’accueil.
Les écoles et les lieux de travail seront fermés pour
les fêtes culturelles et religieuses de chaque communauté. Cela
laissera environ 100 jours ouvrables, mais c’est normal pour le Canada
parce que nous sommes si inclusifs.
Il n’y aura pas d’examens lors des « jours saints » de
toute communauté. Si un examen tombe sur un des 100 jours ouvrables, il
sera reporté à un autre jour.
Les manuels scolaires seront imprimés dans toutes les langues que l’on parle ici parce que le Canada est fier de son multiculturalisme. Les références à des porcs ne seront pas présentes dans les livres utilisés par les étudiants musulmans. L’histoire des Trois Petits Cochons sera changée pour Les Trois Petites Perruques.
Bien que la séparation de l’Église et de l’État ne soit pas si importante que cela en réalité, nous devrons séparer les végétariens
des non végétariens. Les restaurants ne seront pas autorisés à servir à
la fois de la viande et des pommes de terre parce que c’est
discriminatoire. Quelques tentatives spéciales pourraient être faites
pour mélanger les aliments, mais une autorisation sera nécessaire. Dans
la même veine, un restaurant halal avec un bar payant ne sera pas
populaire.
Les communautés ethniques seront encouragées à avoir leurs propres enclaves
résidentielles, qui pourraient être clôturées. Quel exemple remarquable
le Canada présentera au monde entier quand il montrera ses petits
ghettos.
Il y aura des lois distinctes pour tous les groupes religieux. Le Canadian Bar Association devra changer son nom car « bar » est offensant pour certains.
Noël
sera annulé car c’est la fête religieuse de la majorité et c’est
offensant pour les minorités ethniques. Cependant, chacun des groupes
ethniques minoritaires pourra savourer et célébrer ses fêtes
religieuses et culturelles avec brio.
Des subventions gouvernementales seront données à toute
personne qui estime avoir été victime de discrimination et qui peut
prouver qu’il y a un racisme massif au Canada. Il n’existe pas de subventions pour toute personne qui veut prouver que le Canada est le meilleur pays du monde. (Cela serait tellement stupide !)
Les nouveaux arrivants au Canada auront seulement à
prouver qu’ils ont avalé leur passeport (vinaigrette fournie
gratuitement par la compagnie aérienne) et ils seront accueillis à bras ouverts, logés, admis aux prestations de santé et à l’aide financière du gouvernement.
La loyauté
envers le Canada ne sera pas une condition préalable pour vivre ici.
Tout ce que l’on doit faire, c’est apprendre à dire « eh ». Le passeport canadien
sera accordé sur un plateau à emporter et à apprécier tout en ramassant
des pétrodollars dans les pays riches en pétrole, revenant au Canada
seulement pour utiliser
le système de soins de santé, en toute confiance, sachant que si une
urgence survient, le Canada vous ramènera à n’importe quel prix.
Raheel Raza est une musulmane féministe, auteur et conférencière
Note YR : Il suffit de remplacer " gouvernement canadien " ou " Canada " par " gouvernement français " et " France " et vous aurez la même vision de ce que sera notre pays en 2028...
